M.Dib, conférencier et M.Monnoyer par M.AKBAL (2)

 

 

 

La Grande maison (Présentation par Maurice Monnoyer)

 

La Grande maison,

roman de la faim de Mohammed Dib

 

" Il avait terriblement faim toujours et il n’y avait presque rien à manger à la maison. Il avait faim au point que certaines fois sa salive durcissait en écume dans sa bouche. Subsister, par conséquent, était pour lui l’unique préoccupation.

 

Il était pourtant habitué à n’être jamais rassasié ; il avait apprivoisé sa faim. À la longue, il put la traiter avec l’amitié due à un être cher : il se permit tout avec elle.

 

Mais Omar songeait :

 

– On a des idées, c’est sûr. Mais alors elles ne sont en rien bizarres. Des idées qu’on en a assez de cette faim ; que c’en est trop. On veut savoir le comment et le pourquoi des choses. C’est des idées, ça ?

 

C’est peut-être des idées. Là, seulement, il y avait six personnes de qui la faim rongeait la chair. On ne comptait pas les autres, les milliers et les milliers du dehors, de la ville, du pays tout entier. Forcément on avait des idées…

 

 

– Ce n’est pas compliqué quand six personnes ont faim. La faim, c’est simple,- c’est la faim, ni plus ni moins-.

 

Alors ? Alors il voulait savoir le comment et le pourquoi de cette faim. C’était simple, en effet, il voulait savoir le pourquoi et le comment de ceux qui mangent et de ceux qui ne mangent pas. "

 

Ces deux extraits du premier roman de Mohammed Dib, qui inaugure la collection «Méditerranée» (dirigée par Emmanuel Roblès) aux éditions du Seuil, donnent la clef de La Grande maison. Je précise tout de suite qu’à mon avis La Grande maison est moins un roman qu’un reportage romancé, mieux un témoignage. Pourquoi ? Parce que l’auteur ne cherche pas tant à raconter une histoire, à divertir (au sens profond du mot) qu’à exprimer avec vigueur les préoccupations et les souffrances d’un monde qu’il connait bien.

 

Ce témoignage est poignant, et d’autant plus pour moi que l’auteur m’a, comme on sait, déclaré au cours de l’interview qu’il m’a accordée (L’Effort algérien du 19 décembre 1952) : « Tout ce qui est dit à propos d’Omar et de son milieu a été pris directement dans la réalité. Il n’y a pas de détail –aucun, je puis vous l’affirmer – qui ait été inventé ».

 

Le personnage central du livre, le petit Omar, habite Dar Sbitar, maison grouillante de Tlemcen, peuplée de femmes jacassantes et d’enfants turbulents.

Que se passe-t-il ? Rien d’extraordinaire. Mais la faim animale est là, tenace, contre laquelle luttent Aïni et les siens.

 

Omar va encore à l’école, et ses soeurs ne sont d’aucun secours pour leur mère. Comment cette veuve peut-elle subvenir aux besoins du ménage ? En piquant à la machine, des heures durant, des tiges d’espadrilles pour un salaire dérisoire. « Aïni avait eu tant de malheurs dans sa vie, une misère qui durait depuis tant d’années que les nerfs s’étaient usés dans la lutte quotidienne ». Quelquefois, elle est à bout, elle bouscule sa progéniture, elle rudoie sa propre mère, affamée aussi et dont les jambes sont mangées par les vers. Lentement, le foyer s’enfonce dans la plus noire Misère…

 

Omar est encore un enfant. Il réfléchit, à sa manière. Il a le sentiment qu’il est un être libre. Il croit au bonheur. Un jour, il déclare : « Je veux m’instruire. Quand je serai grand je gagnerai beaucoup d’ argent ». Tante Lalla lui rétorque :

 

« Renonce à tes idées. Il te faudra travailler comme une bête si tu veux seulement vivre… ce n’est pas pour toi, ver de terre… Tu auras à être. un homme, ou tu seras écrasé… »

 

Ce roman brûlant traduit un cri : « Ayez pitié de ceux qui ont faim ! Ayez pitié des pauvres » Il a l’inestimable mérite de conduire le lecteur dans l’intimité d’un modeste foyer musulman où l’on voit, par exemple, la mère jeter une poignée de haricots secs pour calmer la faim de ses petits. Mais on y assiste à d’autres scènes, les unes gaies, les autres touchantes.

 

On a accusé l’auteur d’essayer d’introduire une pensée politique dans son livre. Le reproche ne me paraît pas justifié, en dépit de telle ou telle page susceptible de faire « bondir » certains lecteurs. C’est André Maurois qui écrivait récemment que l’écrivain, s’il a le droit d’être passionné, « a le devoir, lorsqu’il prétend offrir une image du réel, d’être vrai… » Mohammed Dib nous apporte son témoignage. Ce témoignage en vaut un autre, et ce n’est pas parce qu’il risque de nous offusquer que nous devons le repousser.

 

D’ailleurs, l’auteur manifeste son souci d’objectivité lorsqu’il fait dire à tante Hasna parlant des Arabes que l’on conduit dans les prisons : « Ces hommes font de la politique et troublent l’esprit des gens… Ce sont des imbéciles. Ce qu’ils veulent, c’est supplanter les Français. Ils sauront gouverner, eux ? »

 

La Grande maison se termine en 1939, à la déclaration de la guerre. Nous retrouverons Omar dans les deux volumes, qui avec celui-ci, formeront la trilogie romanesque « Algérie ». Mais il faut conclure. Tout comme Le Fils du pauvre et La Colline oubliée, La Grande maison est un ouvrage de poids. Il atteste du courage de son auteur dont la classe, considérée du seul point de vue littéraire, est indéniable.

 

Mohammed Dib sait donner vie et souffle à ses personnages. Il sait aussi créer une atmosphère, dresser des décors de roman. Son style, un peu sec, sans bavures, gagnerait peut-être à s’assoupir. Détail.

 

Ajouterai-je que j’ai lu La Grande maison avec intérêt soutenu de bout en bout ?

 

 

(Maurice Monnoyer, In : l’Effort algérien, du 23 janvier 1953).

 

 

 

 

Mehenni AKBAL

 

Mohammed Dib, conférencier

Maurice Monnoyer témoigne

 

Éditions El-Hamel

Alger ; 2009

 

 

Pages 41-45

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