Mouloud FERAOUN et Pierre MARTIN, deux humanistes

 

Pierre MARTIN, né à Chartres en 1912, est décédé voilà bientôt 10 ans. Essayons de mieux connaître l’auteur de "En Kabylie, dans les tranchées de la paix"

 

VOICI DES EXTRAITS DE L’ÉLOGE DE MALICK M’BAYE :

 

"Il est des êtres humains auxquels le destin réserve un sort exceptionnel : Pierre Martin est de ceux là, toute sa vie a été consacrée à la paix et à l’amitié entre les peuples. Avec lui, c’est une grande figure du pacifisme et du mondialisme qui vient de s’éteindre à Grasse, le 22 juin 1998. Ce siècle avait douze ans, lorsqu’il vit le jour à Chartres en Eure et Loir."

 

 

"En 1947, en sa qualité de pionnier du Service Civil International, Pierre foule pour la première fois la terre africaine, pour diriger en Kabylie un chantier de développement communautaire. C’est au cours de ce chantier, qu’il fait la connaissance de Mouloud Feraoun, instituteur dans un village voisin. Cette rencontre a permis à Mouloud de publier son premier roman "Le fils du pauvre". Après cette riche expérience, dont le récit est relaté dans son premier ouvrage "En Kabylie, dans les tranchées de la paix", publié à Beyrouth en 1953, l’UNESCO lui confie une mission d’éducation de base auprès des réfugiés palestiniens dans la bande de Gaza, en Egypte et en Jordanie.

 

Lui à qui le Mahatma Gandhi avait écrit que, s’il était résolu à agir dans l’esprit de la non-violence, il se devait de la pratiquer, là où il se trouvait : en se débarrassant de la peur et en luttant sans relâche contre toutes les formes d’injustice/ Plus il approfondissait la pratique de la non-violence, plus il souhaitait rencontrer Gandhi. C’est ainsi qu’en 1948, il entreprend de rallier l’Inde et enfourche sa bicyclette "Gertrude". C’est en Libye, qu’il apprend qu’une violence fanatique venait de ravir la vie du Mahatma. Gandhi, l’apôtre de la non-violence est assassiné.

 

Il rebrousse chemin et décide de s’installer en Algérie pour se consacrer à l’enseignement. Il demande et obtient un poste d’instituteur dans l’Ouarsénis, pour appliquer les méthodes de l’éducation intégrale. Peu de temps après le tremblement de terre d’Orléansville (actuellement Chlef) en 1954, Pierre est interdit de séjour en Algérie, il se retrouve en France et rencontre Louis Lecoin. Ensemble, ils créent le journal pacifiste "Liberté" et collaborent trois années durant à son animation. Cette précieuse collaboration conduira quelques années après, à la législation de l’objection de conscience."

 

 

" Pierre Martin était convaincu que la paix dans le monde passe par une véritable solidarité fraternelle entre les peuples. Les ressources de son amitié et l’éclat de sa douce voix prolongent en notre vive mémoire leurs inépuisables échos. Grand humaniste laïque, il restera toujours vivant par la constance de son engagement. "

 

Malick M’Baye

Fonctionnaire International à l’UNESCO.

 

 

Document-Source

 

  MARTIN-Pierrre_En-Kabylie-dans-les-tranchees-de-la-paix-1

 

VOICI MAINTENANT, EN CONTREPOINT, L’ÉLOGE DE PIERRE MARTIN À MOULOUD FERAOUN EN 1962 :

 

"Édité aux éditions du Seuil, Mouloud FERAOUN recevait le Prix Populiste. Irait-il à Paris recevoir son prix ? Ce fut un grand sujet d’embarras. J’étais alors chez lui où il m’accueillait fraternellement quand j’avais besoin de repos. Sa femme et sa fille, qui était alors son élève à l’école, étaient plutôt favorables, mais cette expédition ne l’emballait pas. Il convenait qu’il était casanier, et, au faîte des honneurs, il préférait — non sans sagesse — rester dans sa petite école près de son village natal plutôt que prendre une direction à Alger que l’inspecteur venait le solliciter d’accepter.

 

Finalement, Feraoun se décide et par avion vient recevoir la consécration parisienne : interviews, cocktails de presse… On le récupère pour l’emmener se reposer dans la banlieue de Paris chez des amis du Service civil international. Il raconte avec beaucoup de verve toutes ses mésaventures, mais cela ne lui a pas monté a la tête ; toujours aussi simple et aussi modeste, il va reprendre sa tâche humble d’instituteur sur la montagne kabyle.

Je ne devais revoir Mouloud Feraoun qu’à la fin de l’été 1954. Il m’emmène voir les ruines de son village natal brûlé par les troupes françaises. On passe en revue la liste des amis qui manquent : tués ou au maquis. Lui, l’homme de paix, homme de non-violence, humaniste et pacifiste comme Albert Camus qu’il admirait et aimait, était ulcéré. Il refusait de s’engager dans un camp ou dans l’autre si c’était pour défendre sa cause, les armes à la main. Son attachement à la cause de son peuple n’en était que plus profond : il ne voulait pas souiller cette cause dans le sang de ses adversaires.

 

Il avait finalement accepté un poste à Alger : la vie y semblait alors plus calme qu’en Kabylie, sa fille allait à l’Ecole normale et son aîné allait commencer au lycée. C’est alors qu’il put s’engager à fond dans les Centres sociaux, une des plus généreuses et des plus fructueuses initiatives de ces six dernières années en Algérie. Prenant la succession du Service civil international qui avait été interdit par les autorités, musulmans et Européens s’y donnaient d’un seul cœur pour l’amélioration, en dépit de la guerre, du niveau de vie des classes les plus défavorisées. Déjà, voici quatre ans, les parachutistes de Massu avaient arrêté les animatrices et torturé odieusement — c’était la première fois que des femmes étaient torturées — une jeune fille, Nelly Forget, l’assistante sociale-chef, qui venait de subir un pneumothorax, et ses compagnes musulmanes.

 

Envoyé dans les maquis kabyles pour un des premiers sondages en vue du cessez-le-feu, je demandai à Mouloud Feraoun de m’accompagner. « Non, répondit-il. Je souhaite vivement que tu réussisses. Moi j’ai peur. C’est bon pour toi des aventures comme ça. » Cher Mouloud, combien ton courage avait plus de puissance ! Depuis des mois, il vivait hanté par la mort, sachant qu’après avoir été mal vu du FLN il était maintenant visé par l’OAS… Récemment, il avait été grièvement blessé dans une ratonnade, il venait de se rétablir et c’était probablement sa première sortie lorsqu’il partit à cette réunion de travail où on l’abattit. Des amis lui avait proposé un havre à l’étranger où il pourrait attendre la fin de la tempête de violence qui déferlait sur son pays, mais il ne voulait pas déserter son travail : il est mort victime de son dévouement à ses semblables.

 

Demain l’Algérie honorera son martyre et il y aura à Alger ou à Tizi-Ouzou une université Mouloud Feraoun. Puissent les étudiants de demain se rappeler qu’il était non seulement un homme de culture mais — ce qui est non moins appréciable — un homme de cœur qui, pendant que la haine dévorait son pays, travaillait inlassablement à la fraternité humaine."  

 

Pierre Martin, juin 1962  

 

Document Source  

 

MARTIN-Pierrre_En-Kabylie-dans-les-tranchees-de-la-paix-2

 

 

 

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