RENE ROUBY, OTAGE d’AMIROUCHE

 

Par principe j’ai plus d’estime pour les enseignants que pour les militaires.

Aussi j’ai longtemps hésité à parler de la guerre d’indépendance de l’Algérie; néanmoins je me permets de rapporter ici le témoignage de René ROUBY qui faisait classe en 1958 au village d’Agouni-Ahmed des Benni-Yenni lorsqu’il fut emmené par un commando de fellaghas.

Lors de conférences, il rapporte ce qu’il a vécu durant ces 114 jours de captivité et appelle les Anciens Combattants à vivre le pardon.

 

Le camp de TIGRINE.

René ROUBY, Otage d’AMIROUCHE

Durant cette nuit tragique du 12 au 13 mars 1959, d’autres victimes sont à déplorer. Deux prisonniers qui ont laissé une chaussure dans la boue du djebel sont blessés aux pieds. Les plaies s’infectent rapidement malgré quelques soins empiriques. Nous assistons impuissants et horrifiés au pourrissement des jambes des deux malheureux qui se tordent et hurlent leur douleur.

Six autres personnes, les prisonniers algériens qui partageaient notre prison manquent l’appel, aucune explication ne nous est donnée, mais nous savons qu’AMIROUCHE avait ordonné leur exécution. Ils furent victimes de cette sanglante épuration appelée «bleuite». Par crainte de trahison, il fit exécuter par ses bourreaux plus de 2 500 de ses hommes.

C’était le règne de la terreur même au sein de son armée.

Nous restons quinze désormais pour affronter ce que nous réserve l’avenir. Dans ma tête, revenaient sans cesse le visage de mon ami, son dernier regard là-bas au bord de l’oued, et la chanson de Gilbert BÉCAUD «C’était mon copain, c ‘était mon ami… »

La faim prit le relais de la fatigue et nous maigrissions à vue d’œil. Le coin de l’Akfadou devenait malsain, alors les fellaghas décidèrent de changer d’endroit pour nous établir sur les pentes du mont de Tîgrine (entre Akfadou et la mer).

Une vilaine plaie causée à mon poignet droit par la chaîne s’envenima. Les risques d’infection étaient bien réels. Mon gardien me libéra mon poignet et ma blessure fut bandée avec un morceau de mon maillot. Plus de quarante ans après cet épisode, je garde encore sur mon poignet la trace de la chaîne qui m’avait ouvert la chair.

 

Autre camp, autre genre de vie

Dans ce nouveau camp, le comportement de nos gardiens avait changé. Le souvenir, les images de la nuit dramatique et le cauchemar que nous avions tous vécus semblaient avoir modifié leur mentalité. La brutalité avait diminué, les contacts étaient plus corrects.

J’ai été la tête de turc d’un jeune fellagha qui jouissait de me torturer et de me faire souffrir, surtout pendant les corvées. Sa cruauté lui faisait inventer de nouvelles manières de me diminuer et à chaque acte de torture qu’il m’infligeait avec un sourire sadique, j ‘avais peur de craquer. L’angoisse et la douleur ont eu raison de bien plus courageux que moi.

Un jour, ce gardien qui avait toujours été brutal me frappa parce que j ‘avais renversé un seau d’eau. Le chef aboya un ordre à la brute qui disparut pendant deux jours, il montait la garde, loin sur un piton. Le chef l’avait puni. A notre réveil du jour de Pâques, les rebelles nous ont amené le café avec le petit morceau de galette, nous avons eu du chocolat (une tablette pour quinze) et le chef de nous dire: «tout à l’heure vous aurez la visite du Docteur !»

Il vint et un instant d’humanité entra avec lui. Avant de nous quitter il nous distribua des vitamines et nous annonça la prochaine visite d’un chef important: le commandant MIRA Abdéramane.

Le lundi de Pâques, le chef entra dans la cabane suivi par deux militaires : les commandants MIRA Abdéramane et MOHAND (El-Hadj), officiers de l’A.L.N.. MIRA prit la parole, annonça la mort d’AMIROUCHE et dit qu’il était le nouveau responsable de la wilaya. Il ajouta qu’il avait l’intention de nous libérer mais qu’il fallait écrire aux journaux que l’on connaissait afin de faire pression pour que la Croix-Rouge internationale soit présente en Algérie et l’on serait libre. Il nous fit distribuer des fruits puis les deux chefs repartirent en promettant de revenir bientôt avec de bonnes nouvelles. Heureusement, il y a eu la mort d’AMIROUCHE le 28 mars, jour de Pâques… ses successeurs semblaient plus humains.

Ce changement de comportement peut s’expliquer par l’actualité. Face aux grandes opérations, dont l’opération «Jumelles» qui allait ratisser toute la Kabylie, l’A.L.N. devait se réorganiser et se disperser en petits groupes d’une dizaine d’hommes. En outre, il semblait évident que les déplacements imposés à notre groupe par la pression de l’armée française se termineraient à brève échéance, soit par une reddition, soit une tuerie générale.

En bon calculateur, MOHAND (ou El-Hadj) trouva ainsi dans le motif de notre libération une occasion de propagande très judicieuse. D’où nos messages à la presse de métropole.

Le docteur BEN ABID nous fit une nouvelle visite au début du mois de mai. Il parla à chacun, nous soigna, distribua quelques comprimés de vitamines et nous dit : «Dans quelques jours, vous retrouverez la liberté, soyez patients et forts. Il vous faut espérer car la Croix-Rouge est informée maintenant… Bientôt vous serez chez vous».

Le 11 mai, nous avons la visite de MIRA, en grande tenue qui nous dit «ça y est les gars, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer dans huit jours vous serez libérés !» puis il ajoute «Je sais que vous n ‘avez rien fait de mal. Vous, les soldats, vous obéissez, vous les civils vous aviez votre place et vous faisiez du bien… Mais vous êtes Français, vous représentez la France qui est notre ennemie… En fait, c ‘est pas aux Français qu’on en veut mais au colonialisme que nous voulons chasser de chez nous ! Quand l ‘Algérie sera indépendante nous garderons les Français qui voudront rester sous la nationalité algérienne, ou avec le statut d’étrangers !» Et il continue son discours

«Quand vous serez rentrés chez vous, je veux que vous disiez la vérité! Vous avez vu l’Armée de Libération Nationale, elle est très puissante. Notre cause est la bonne, la seule, la vraie.. Nous gagnerons la guerre parce que nous autres, nous avons un idéal. Le colonel AMIROUCHE est mort, je suis là pour le remplacer… Quand je mourrai, un autre prendra ma place ; nous combattons pour notre pays… Ce n ‘est pas comme vos soldats qui crient : vive la quille ! . Vous penserez à nous et vous nous aiderez !»

Deux jours après, l’un de nous, Henri, fut libéré, chargé d’informer les autorités françaises de la situation qui était la nôtre et de notre prochaine libération. Quelques jours plus tard, le docteur est de retour. Il entre dans notre cabane avec le chef et nous annonce «Messieurs vous êtes libres !»

Le site de René ROUBY

Publicités
Cet article a été publié dans INCERTITUDES .... Ajoutez ce permalien à vos favoris.

6 commentaires pour RENE ROUBY, OTAGE d’AMIROUCHE

  1. Bachir dit :

    C’est les témoignages personnels qui nous permettent d’écrire la véritable Histoire. La profondeur de l’humanité, atteinte dans son abîme, ne se laisse influencer ni par l’amour de la  patrie ni par l’espoir d’acquérir des avantages matériels…L’humanité est Une, unie partout…oeuvrons donc pour lui éviter les souffrances en remuant les douleurs dans nos mémoires.  Bachir !        http://attourabachir.dzblog.com/
     http://www.mespoemes.net/bachirr/

  2. ... dit :

    Magnifique et très émouvant site/témoignage…
     
    "Cette Voie est la voie de Dieu;
    Evitez toutes haines et toutes formes de dissension;
    Dieu ne visite pas un coeur haineux.
    Les conflits entre les différentes communautés ethniques
    Ou religieuses appartiennent au passé 
    Et nous ne devons pas être concernés par celà"
                                   (Sidi Hamza al-Qâdirî al-Boutchichi)
    Joyeux Noël et bonnes fêtes de fin d\’année cher Gelambre…
     
     

  3. moumouh dit :

    M rouby salut
    je suis un jeune algerien kabyle, mon édol est le colonel AMIROUCH , il fut un grand homme ce mec et dans votre livre vous avez en quelque sorte manqué de respect a cette barv homme on disant:"Heureusement, il y a eu la mort d\’AMIROUCHE le 28 mars, jour de Pâques… ses successeurs semblaient plus humains. "je pense pas qu\’il vous aurez gardé comme preseniers meme lui il vous aurez liberé et bien servis car il y\’a beaucoup d\’autre temoiniage francais qui confirment qu\’ils etait bien et bon servis par AMIROUCHE .merci

  4. OUALI dit :

    bjr monsieur rené, avant tout je tiens à porter quelques précisions; nos soldats comme vous le dite n\’étaient pas humains, c\’est à cause de vous les français, il faut lire l\’histoire de 1830 et comment vos soldats ont massacrés des civiles innocents n\’épargnent personnes; enfants, femmes, vieilliards, alors vous vous attendiéz a quoi? c\’est une réaction normale, d\’une personne qui a vu ses proches se massacrer sans raisons apparente a part celle d\’être algeriens!de seconde classe comme vous le disiez dans le passé, enfin, le bon dieu existe , c\’est lui qui va nous juger, si on a tort ou raison!moi je voudrais savoir le nom des deux militaires qui accompagnaient les commandants MIRA Abdéramane et MOHAND (El-Hadj),car mon grand père faisait partie son nom de guerre était si ouali aynaniw, svp je voudrais savoir si vous vous souvenz de ce nom et le dernier endroit ou vous l\’avez vu! car je suis entraint de chercher sa dépouille pour l\’enterrer déçamment.merci

  5. kadem dit :

    bjr monsieur René,je suis un jeune kabyle d\’Akfadou qui n\’a pas vécus a cette époque, mais j\’ai vu les ravages que vous avez laisser veuves,orphelines handicapes et autres alors votre statut d\’envahisseur vous enlève tout droit de critiquer, est sur tout un homme avec un grand H comme le colonel Amirouche et de le qualifie de barbare.je tienne simplement a vous rappelle que vous ete débarquer sans invitation,comme un voleur ,et c\’est le cas!comme dite on peu pas faire d\’omelettes sans casse d\’oeufs alors respect il a fait que son devoir

  6. lahlouh dit :

    j’ai été élève de Mr ROUBY René après avoir passé quelques jours chez Mr Joèl CAYE en classe inferieure. j’ai assisté a cet instant d’effroi pour tous et malheureusement fatidique pour Mr CAYE quand ils furent emmenés par les moudjahidine.
    je compte apporter mon témoignage d’enfant de 10ans,non sur leur captivité, mais sur notre brève vie scolaire, notre vie d’élève de la guerre. je préciserai si possible le nom des deux résponsables du groupe de l’ALN chargés de les conduire à AKFADOU et aurais aimé lui faire parcourir sans peur cette fois-ci le début de l’itinéraire qu’ils ont emprunté avec des compagnons circonstantiels.
    Mr ROUBY? a-t-il encore assez de force pour le faire? le plaisir surement.
    A bientot.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s